mardi 21 avril 2020

Le jour d'après [au suivant !]

 
 
Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous aimez ce mode de vie. Ça n'est pas rose tous les jours, il y a le crédit de la maison et les études de la petite mais dans l'ensemble, ça va, vous vous en sortez. Le système vous laisse de quoi survivre*. C'est vrai qu'il y a la planète et toutes ces sortes de choses comme les oiseaux qui disparaissent, les insectes qui ne sont plus là mais un petit restau ou une nouvelle paire de chaussures suffisent bien souvent à oublier ces petits tracas.

Il n'y aura pas de jour d'après parce qu'il y a pour bientôt la sortie du prochain iPhone, qu'il y a une série inédite qui démarre sur Netflix et que BMW annonce la nouvelle série 5 encore plus mieux que la nouvelle série 5 précédente. Il y a votre appétit pour ce qu'on présente comme «le progrès» et qui n'est plus, reconnaissez-le, que l'avènement achevé du règne de la marchandise*. Le système vous dorlote suffisamment pour que vous n'osiez plus vous rebeller, même si pour l'instant, vous ne pouvez vous payer qu'une Dacia.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous aimez ce petit confort dans lequel vous barbotez. Vous la voyiez grande et c'est une toute petite vie, vous ne la voyiez pas comme ça l'histoire* mais il faut bien se contenter de ce qu'on a. Il n'y aura pas de jour d'après parce que devenus grands, vous n'avez plus que des rêves tout petits.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous déléguez depuis trop longtemps ce qui vous concerne, c'est à dire les affaires du pays. Vous venez de claquer pour 4 millions d'euros de drones pour surveiller la population. Quatre millions, cela représente deux cent vingt-deux années de travail à mille cinq cent euros par mois de salaire, sans jamais rien dépenser. Et si le ministre en charge de ces questions s'autorise à acquérir des jouets télécommandés* pour espionner la populace, c'est parce qu'il porte la conviction qu'il s'agit là de votre choix. Et d'ailleurs, que se passe-t-il lorsqu'il agit ainsi ? Rien. Et votre silence est un accord.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous avez volontairement décidé de confier les rênes du pouvoir à des gens qui trouvent légitime de claquer 222 années de salaires pour espionner les gens pendant qu'ils sont des milliers à dormir dans la rue. Votre silence est un accord et vous avez signé ce chèque.

Il n'y aura pas de jour d'après parce qu'en mai 2017, avec exactement ces mêmes cartes en main, vous avez choisi d'élire Emmanuel M*cron. Pas moi, pas non plus les quelques 350.000 personnes qui ont porté et portent encore un gilet jaune*. Mais vous qui êtes restés derrière vos écrans, pendant que eux, pendant que nous, nous descendions protester contre cette politique dépourvue de morale.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que déjà, pour chaque coup de matraque, pour chacun des gazages d'enfant, pour chacune des mains explosées, pour chacun des yeux arrachés, vous n'avez rien dit. Vous êtes restés chez vous à signer des pétitions. Il parait que ça rigole dans les allées du pouvoir quand vous entassez quelques pixels de plus sur un écran pour dire que c'est pas bien du tout ce qu'ils font.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que la moralité ne fait plus partie de vos sujets, en général. Vous soupesez les qualités de telle ou tel responsable politique, vous évaluez VOS chances d'avoir choisi le bon cheval. Parce que voter pour le perdant est une expérience douloureuse, vous n'interrogez plus tant le sens politique de votre vote que la probabilité d'être dans le camp de ceux qui ont choisi le vainqueur.
Il n'y aura pas de jour d'après, parce qu'avouez-le, ça vous emmerde d'aller rejoindre les petites gens qui se battent pour s'en sortir. Ils ne parlent pas bien, ils n'ont pas vos référents culturels, ils n'ont pas vu ces films que vous adorez, pas lu de livres… C'est comme si vous jugiez désormais des qualités d'un voyageur au prix qu'ont coûté ses bagages. Non plus la personne qu'il est, non plus ce qu'il transporte et vous apporte mais la valeur du contenant. Vous prenez l'habit pour le moine.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous pensez faire partie d'autre chose que le peuple. Parce qu'une infirmière qui galère à élever ses gosses toute seule avec son salaire indigne, en dehors des périodes d'épidémie, tout le monde s'en fout*. Ça ne vous intéresse pas et personne n'applaudit. Ni le gars qui ramasse les ordures, ni la technicienne de surface ne font partie habituellement de votre univers de pensée.

Il n'y aura pas de jour d'après, enfin, parce que vous avez peur. Vous avez peur de perdre le peu que vous avez, peur de perdre l'espoir d'attraper la carotte que l'on vous tend depuis si longtemps. Votre carrière, vos amours, vos emmerdes et votre trouille. Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous aimez la cage où l'on vous tient.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous allez reprendre le petit chemin de votre petite vie en espérant que ceux qui sont là-haut nommés pour "ça", arrangent les choses. Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous avez depuis longtemps accepté l'idée que la République est un objet lointain, pas notre construction commune, pas notre bien commun mais juste un ensemble de dossiers dont ces gens s'occupent à votre place.

Il n'y aura pas de jour d'après parce qu'il faudrait pour qu'il advienne que chacun, toi, vous et tous ceux qui le peuvent et sans attendre que d'autres s'y mettent, ordonnions que cela doit cesser. Que la république est la manière dont nous décidons que nous voulons vivre ici et maintenant. Que la République n'est pas cette somme de compromissions qu'ils nous infligent. Que cet Emmanuel M*cron installé à l'Élysée par un accident de l'histoire doit partir* puisqu'il nous faut reprendre à notre compte ce qui nous concerne : les affaires du pays.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous aimez ce mode de vie. Ça n'est pas rose tous les jours, il y a le crédit de la maison et les études de la petite mais dans l'ensemble, ça va, vous vous en sortez. Il n'y aura pas de jour d'après parce que, faire la révolution, quoiqu'on en dise, ça n'est pas confortable…

Source image : Benjamin Girette pour Le Monde*
 

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