mercredi 17 novembre 2021

La recherche [Frodon !]


Ron Mueck autoportrait de l'artiste,
"Mask II", 2001. Matériaux divers. Anthony d’Offay, Londres.
(RON MUECK / PHOTO COURTESY ANTHONY D’OFFAY, LONDRES)



Je crois que je vais devenir comme une pierre et me laisser couler. Vivre froid comme un caillou et accepter de glisser. Descendre, lâcher prise, abandonner le combat et me reclure. Je crois que j'ai épuisé le stock d'espoir, vous voyez ? J'ai cessé de croire à cette fiction qui consiste à rechercher un travail qui n'existe pas et à prétendre que ce serait là «vivre sa vie».


 
Je me sens vraiment usé de tout, ne sachant si cette humeur, entre gris clair et gris foncé, est le résultat de la météo de cette saison moche, qui devrait être interdite, ou simplement à une fatigue générale de l'existence.

 C'est que je me bats en vrai, il ne faut pas croire.
 
Un combat sans victoire, c'est cela qui fatigue.

Je veux bien rester debout à recevoir des coups mais il faudrait penser de temps en temps à m'envoyer de la douceur. Un peu de soutien, des encouragements, une sorte de félicitation d'être un bon chômeur qui respecte les règles. Comme une serviette tiédie où reposer mon visage endolori.



- T'es un bon chien-chien Isidore, il a bien cherché le travail ! Où qu'il est le travail ? Où qu'il est ? Allez cherche, cherche.
À la limite, hormis cette fâcheuse habitude de bêtifier dès qu'on parle à nos amis les chiens, je pense qu'on leur adresse plus gentiment la parole qu'aux chômeurs.



Je suis fatigué d'écrire à des gens qui ne répondent pas.



C'est que je suis devenu pire qu'un poids pour la communauté. Déjà lorsque je travaillais, les patrons se plaignaient du montant exorbitant des salaires. C'est d'être devenus constamment des coûts dans le tableau Excel® du capitalisme qui devrait nous inquiéter. Quoi que nous fassions, nous sommes des excédents. Ça n'aide pas beaucoup à créer une société soucieuse du bien-être des citoyens.


Il va maintenant falloir justifier que je cherche un emploi. En occultant la réalité du «marché du travail» où on compte, selon les statistiques produites par le gouvernement lui-même, un emploi disponible pour treize personnes qui en cherchent. Nous allons devoir justifier de chômer, comme si d'avoir assez de temps disponible pour regarder Slam sur France 3 n'était pas une humiliation suffisante !



Ça n'est pas de contrôler la recherche d'emploi qui est choquante, c'est que la seule action contre le chômage, ce soit une nouvelle fois de punir les privés d'emploi. Cette réforme va faire passer les chômeurs du statut de victime à celui de présumé tricheur.

Cette politique consiste avant tout à mettre dans la lumière des phares, un nouveau bouc émissaire à détester.

 Un peu comme si on décidait de contrôler les SDF pour vérifier qu'ils recherchent bien un toit.

Quels nouveaux moyens vont être accordés à Pôle Emploi pour remplir sa mission ? Je veux dire celle qui consiste à aider la rencontre entre un emploi disponible et un chômeur et pas celle qui va mobiliser tous les moyens disponibles du ministère du travail pour trouver l'aiguille fainéante dans la meule de foin des courageux·ses ?



Pendant qu'on s'en prend aux migrants, pendant qu'on critique acerbement les chômeurs, pendant qu'on cherche les éventuels fraudeurs du système social (pilier de notre République), le président, sa femme, les ministres et tous leurs amis dînent dans les Palais dorés du pays. Ils ne sont pas présumés fraudeurs…


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Nota Benêt :
En 2016, 256 grandes entreprises
de plus de 5.000 salariés se sont partagé
un peu plus de 5 milliards d’euros de CICE
sans contrôle ni justification.

samedi 30 mai 2020

La bougeotte [c'est le nom d'une maladie ?]



























Peut-être que la plus belle des vies serait de renoncer à l'illusion du mouvement.
Comme si le but de l'existence pouvait être d'aller quelque part.
Comme s'il s'agissait avant tout de se déplacer à la découverte du vaste monde.
Comme si on nous attendait quelque part.
Mais personne ne nous attend, nulle part.

Peut-être faudrait-il abolir le désir de la bougette, cette manière frénétique de se mouvoir en tout lieu que nous avons en tant que groupe humain.

Effacer de nos tablettes, le terme de «voyage» et la forme verbale «se déplacer».
Pourquoi faudrait-il courir le monde alors que l'on peut rester ici, à contempler le ciel changeant ?

Peut-être vivre serait de se domicilier dans cette même rue où nous naquîmes.

Ne pas s'éloigner de plus de quelques pas de la source première.
Peut-être que vivre serait de déclarer forfait dès le départ.
D'en rester à ses racines et de n'en jamais démordre.
Une sorte de «je suis puisque j'y reste», n'en déplaise à Pascal.

Ils sont nombreux les exemples de personnes qui auraient pu mourir dans leur lit, dans le confort douillet de leur domicile personnel, plutôt qu'à l'autre bout de la planète et dans d'horribles conditions.
Ne pas aller plus loin que le bout de son nez, ça aurait évité bien des déboires à Pinocchio ou à Jeanne d'Arc.
 
Et puis qu'est-ce que ça nous a rapporté d'autant voyager plutôt que de rester chez nous ? La colonisation, l'esclavage, l'extermination de quelques peuplades, la liberté totale des circuits financiers et la mondialisation.

Alors, s'il vous plait, arrêtons de bouger tout le temps. Restons chez vous et consommons local.


Photo : Ako, guerrier comanche, par James Mooney, 1892*


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Question bêta : comment ça s'appelaient, les Amériques,
avant l'arrivée des Européens ?

lundi 18 mai 2020

Les arbres [Y'a quelqu'un ?]


On est à cette époque où plus personne ne parle aux arbres. La plupart du temps, nous nous comportons chacun comme s’ils n’étaient pas là. Eux qui ont connu nos grands-mères bébé, enfant, adulte puis sous les traits d'une vieille dame, se retrouvent aujourd’hui totalement ignorés. Nous débarquons chez eux, dans leur habitat et nous ne leur adressons même pas un «bonjour».

Il arrive que nous allions à la campagne, nous dégourdir les jambes, nous aérer les poumons, où pique-niquer, ou que sais-je encore, et que nous y passions toute une après midi, sans même que nous leur adressions un signe. Un vague regard peut-être, comme un détail dans un panoramique, en tant que partie d’un paysage, comme si le majestueux chêne planté là était équivalent à l’un ou l’autre des multiples cailloux qui constituent cette montagne.

Tu noteras qu’ils ne nous en tiennent pas ombrage.

Nous avons bien de temps en temps, ici ou là, un ou deux morts à déplorer. Un cycliste imprudent qui roulait sous l’orage fut tué par les branches d’un platane. On accusa l'orage. La maison d’une famille de quatre enfants se retrouva détruite par la chute d’un hêtre centenaire. Le coupable était le vent. Nous avons à présent si peu de considération pour cesgéants, que même leurs vengeances passent inaperçues.

Aucun humain n’irait imaginer qu’il s’agit là d’actes malveillants décidés par des êtres végétaux. Qu'ils le fassent sciemment, en plus.

Nous sommes le sommet de l’évolution animale et, sauf erreur de ma part, l’arbre est l’aboutissement d’une très longue adaptation du règne végétal aux conditions de vie sur Terre. Les arbres sont en quelque sorte nos égaux chez les végétaux. Les boss ultimes. Il est temps que nous les considérions comme propriétaires avec nous de cette planète.
Article 1 : sont interdites toutes les tronçonneuses et autres machines à découper des troncs. S'il faut vraiment qu'un arbre soit abattu, qu'il le soit de la main de l'homme et de sa sueur. Tellement d'années s'écoulent avant de devenir majestueux, c'est injuste qu'il faille moins d'une minute pour tout bazarder.
Nous devrions ériger la stèle de l’arbre inconnu au nom des armées de troncs que nous avons vaincues. Nous devrions débaptiser nos rues du nom de ces fabriquant de désert, Napoléon ses généraux, De Gaulle son cortège d'ombres, pour nous redonner des Allées des Tilleuls, des Boulevards des Acacias et des Avenues des Marronniers.

Photo : «Le poster mural trompe l’ oeil vous fait rêver» Archmagazine*

Nota benêt : La déforestation représente entre 12% et 15%* des émissions mondiales de gaz à effet de serre ? Presqu’à égalité avec le transport…

mardi 21 avril 2020

Le jour d'après [au suivant !]

 
 
Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous aimez ce mode de vie. Ça n'est pas rose tous les jours, il y a le crédit de la maison et les études de la petite mais dans l'ensemble, ça va, vous vous en sortez. Le système vous laisse de quoi survivre*. C'est vrai qu'il y a la planète et toutes ces sortes de choses comme les oiseaux qui disparaissent, les insectes qui ne sont plus là mais un petit restau ou une nouvelle paire de chaussures suffisent bien souvent à oublier ces petits tracas.

Il n'y aura pas de jour d'après parce qu'il y a pour bientôt la sortie du prochain iPhone, qu'il y a une série inédite qui démarre sur Netflix et que BMW annonce la nouvelle série 5 encore plus mieux que la nouvelle série 5 précédente. Il y a votre appétit pour ce qu'on présente comme «le progrès» et qui n'est plus, reconnaissez-le, que l'avènement achevé du règne de la marchandise*. Le système vous dorlote suffisamment pour que vous n'osiez plus vous rebeller, même si pour l'instant, vous ne pouvez vous payer qu'une Dacia.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous aimez ce petit confort dans lequel vous barbotez. Vous la voyiez grande et c'est une toute petite vie, vous ne la voyiez pas comme ça l'histoire* mais il faut bien se contenter de ce qu'on a. Il n'y aura pas de jour d'après parce que devenus grands, vous n'avez plus que des rêves tout petits.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous déléguez depuis trop longtemps ce qui vous concerne, c'est à dire les affaires du pays. Vous venez de claquer pour 4 millions d'euros de drones pour surveiller la population. Quatre millions, cela représente deux cent vingt-deux années de travail à mille cinq cent euros par mois de salaire, sans jamais rien dépenser. Et si le ministre en charge de ces questions s'autorise à acquérir des jouets télécommandés* pour espionner la populace, c'est parce qu'il porte la conviction qu'il s'agit là de votre choix. Et d'ailleurs, que se passe-t-il lorsqu'il agit ainsi ? Rien. Et votre silence est un accord.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous avez volontairement décidé de confier les rênes du pouvoir à des gens qui trouvent légitime de claquer 222 années de salaires pour espionner les gens pendant qu'ils sont des milliers à dormir dans la rue. Votre silence est un accord et vous avez signé ce chèque.

Il n'y aura pas de jour d'après parce qu'en mai 2017, avec exactement ces mêmes cartes en main, vous avez choisi d'élire Emmanuel M*cron. Pas moi, pas non plus les quelques 350.000 personnes qui ont porté et portent encore un gilet jaune*. Mais vous qui êtes restés derrière vos écrans, pendant que eux, pendant que nous, nous descendions protester contre cette politique dépourvue de morale.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que déjà, pour chaque coup de matraque, pour chacun des gazages d'enfant, pour chacune des mains explosées, pour chacun des yeux arrachés, vous n'avez rien dit. Vous êtes restés chez vous à signer des pétitions. Il parait que ça rigole dans les allées du pouvoir quand vous entassez quelques pixels de plus sur un écran pour dire que c'est pas bien du tout ce qu'ils font.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que la moralité ne fait plus partie de vos sujets, en général. Vous soupesez les qualités de telle ou tel responsable politique, vous évaluez VOS chances d'avoir choisi le bon cheval. Parce que voter pour le perdant est une expérience douloureuse, vous n'interrogez plus tant le sens politique de votre vote que la probabilité d'être dans le camp de ceux qui ont choisi le vainqueur.
Il n'y aura pas de jour d'après, parce qu'avouez-le, ça vous emmerde d'aller rejoindre les petites gens qui se battent pour s'en sortir. Ils ne parlent pas bien, ils n'ont pas vos référents culturels, ils n'ont pas vu ces films que vous adorez, pas lu de livres… C'est comme si vous jugiez désormais des qualités d'un voyageur au prix qu'ont coûté ses bagages. Non plus la personne qu'il est, non plus ce qu'il transporte et vous apporte mais la valeur du contenant. Vous prenez l'habit pour le moine.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous pensez faire partie d'autre chose que le peuple. Parce qu'une infirmière qui galère à élever ses gosses toute seule avec son salaire indigne, en dehors des périodes d'épidémie, tout le monde s'en fout*. Ça ne vous intéresse pas et personne n'applaudit. Ni le gars qui ramasse les ordures, ni la technicienne de surface ne font partie habituellement de votre univers de pensée.

Il n'y aura pas de jour d'après, enfin, parce que vous avez peur. Vous avez peur de perdre le peu que vous avez, peur de perdre l'espoir d'attraper la carotte que l'on vous tend depuis si longtemps. Votre carrière, vos amours, vos emmerdes et votre trouille. Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous aimez la cage où l'on vous tient.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous allez reprendre le petit chemin de votre petite vie en espérant que ceux qui sont là-haut nommés pour "ça", arrangent les choses. Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous avez depuis longtemps accepté l'idée que la République est un objet lointain, pas notre construction commune, pas notre bien commun mais juste un ensemble de dossiers dont ces gens s'occupent à votre place.

Il n'y aura pas de jour d'après parce qu'il faudrait pour qu'il advienne que chacun, toi, vous et tous ceux qui le peuvent et sans attendre que d'autres s'y mettent, ordonnions que cela doit cesser. Que la république est la manière dont nous décidons que nous voulons vivre ici et maintenant. Que la République n'est pas cette somme de compromissions qu'ils nous infligent. Que cet Emmanuel M*cron installé à l'Élysée par un accident de l'histoire doit partir* puisqu'il nous faut reprendre à notre compte ce qui nous concerne : les affaires du pays.

Il n'y aura pas de jour d'après parce que vous aimez ce mode de vie. Ça n'est pas rose tous les jours, il y a le crédit de la maison et les études de la petite mais dans l'ensemble, ça va, vous vous en sortez. Il n'y aura pas de jour d'après parce que, faire la révolution, quoiqu'on en dise, ça n'est pas confortable…

Source image : Benjamin Girette pour Le Monde*