dimanche 8 février 2026

Chronique parlée 06 : mourir dehors

Ceci est le cinquième épisode d'un exercice d'écriture de chroniques radio.
Ce texte est conçu pour être prononcé à voix haute et interprété derrière un micro.
[Si tu es comédien·e et que tu veux t'en emparer, parlons-en !]

 

Une fois qu'on a sorti de la rue les femmes avec enfant(s) puis les femmes sans enfant, il faut tout recommencer depuis le début et les hommes sont toujours laissés dehors.

Attention, je vois déjà l'hystérie te monter aux narines, je ne dis pas que les hommes devraient être plus aidés que les femmes. Je souligne juste que c'est tellement devenu un tsunami qu'on n'a plus le temps de mettre tout le monde à l'abri.

Ils ont même inventé un mot pour ça : le « sans-abrisme »". Comme si c'était une tendance et que le populo tricolore allait se précipiter pour être à la mode.

Vous avez remarqué que quand on sauve quelqu'un de la la rue, ça n'est jamais la faute de personne ?

Quand l'État, une région ou une commune doit débourser des milliers d'euros pour éviter que quelqu'un ne meurt de froid sur un trottoir, c'est de la faute de personne.

C'est comme si l'individu en question avait volontairement choisi de vivre sans toit mais aussi sans toilette ni salle de bain. Un matin, il en a eu marre, il ou elle est parti·e vivre à la belle étoile, voici son histoire.

Alors que derrière chaque cas, on le sait, il y a le parcours d'une personne qui perd socialement pieds et qui n'arrive plus à faire face aux sommes qu'on lui réclame. Quels que puissent être les épisodes précédents, il y a toujours, et je dis bien toujours, quelqu'un qui, à un moment, décide de jeter cette personne à la rue.

C'est légalement possible et ça n'entraîne aucune conséquence.

Par exemple, le propriétaire de Jean-Louis, 53 ans, mort de froid l'autre jour dans une ville de Normandie n'est-il pas un peu responsable du décès ? En prenant l'initiative de le mettre dehors, ne porte-t-il pas une part de responsabilité dans cette mort ?

Il faut le rappeler : ça n'est pas le froid qui tue les gens qui dorment dehors. C'est l'absence d'argent qui les fait vivre dehors jusqu'à la mort.

Je suis à peu près certain qu'environ 98% des personnes sans domicile préféreraient avoir un toit et des toilettes plutôt que d'avoir froid 24 heures sur 24.

Parce que dis toi bien que si toi, tu as froid dix minutes parce que c'est l'hiver, vivre sans abri, c'est n'avoir aucune possibilité de te réchauffer, jamais.

Et ça n'est pas le manque de logements qui fait que les gens dorment dehors. C'est l'incompatibilité entre le niveau de leurs revenus et le montant que réclament les propriétaires qui les fait vivre dehors jusqu'à la mort.

Il faut le rappeler : 
ça n'est pas le froid qui tue les gens qui dorment dehors, c'est le capitalisme. Ce truc qui accorde plus d'importance aux sommes que ça rapporte plus qu'à tout autre chose, même l'humanité.

On connait des tas de personnes qui possèdent plusieurs appartements qu'ils laissent inoccupés. Peut-être qu'ils ne trouvent pas de couillons assez stupides pour leur payer le montant des loyers qu'ils réclament. Ou peut-être qu'ils ne trouvent pas de gens assez bien pour habiter dans leur magnifique propriété.

Si j'étais député, je proposerais la création de la T.H.U. Une « Taxe sur l'Habitation d'Urgence ». Elle s'appliquerait, selon un montant qu'il reste à déterminer, à chaque bien immobilier inoccupé. L'argent ainsi récolté serait affecté exclusivement à une caisse chargée de financer le relogement des plus pauvres qui vivent dans nos rues.

Tu ne veux pas payer la taxe ? [En criant:] Tu n'as qu'à louer tes biens et empocher les loyers.
C'est simple.
Si tu ne mets pas en location tes biens, c'est que cet argent ne te manque pas.
C'est simple.

Surtout cette THU a pour but de créer un lien de responsabilité : on ne nait pas SdF, on le devient. Il y a bien quelqu'un qui, à un moment, te pousse dans le dos pour que tu ailles vivre dehors.

Comme si être dehors c'était vivre… mais c'est un autre sujet.
 

mercredi 7 janvier 2026

Chronique parlée 05 : la navigation en ligne

 Ceci est le cinquième épisode d'un exercice d'écriture de chroniques radio. 
 Ce texte est conçu pour être prononcé à voix haute 
 et interprété derrière un micro.
[Si tu es comédien·e et que tu veux t'en emparer, n'hésite pas] 

 

 

 

Je suis comme beaucoup de gens, largement insatisfait du moteur de recherche que l'on connait tous et dont le nom commence par la lettre G.
On retiendra pour l'histoire d'internet, que cette entreprise nous a offert un outil essentiel qui a permis le développement rapide qu'a connu la toile.

À l'époque, on disposait déjà de plusieurs navigateurs mais on n'avait encore ni sextant, ni géographe. Comment aurions-nous pu prendre plaisir à naviguer dans un océan d'adresses HTTP si nous n'avions pas disposé, grâce à eux, d'une cartographie évolutive des lieux ?

Puis, bien plus tard [les plus attentifs d'entre vous remarquerons que je saute ici quelques épisodes palpitants, vous pourrez les trouver facilement, vous avez internet !] Larry Page et Sergueï Brin, les deux fondateurs de cette boîte qui gagnaient déjà plein d'argent, ont voulu en gagner encore plus et ils ont laissé n'importe qui détourner le travail du géographe en chef : l'algorithme.

Ils ont vendu à un tas de sites, à des milliers d'entreprises et des millions de publicitaires de réécrire les cartes de navigation à leur avantage. Ils ont acheté le droit, en quelque sorte, de modifier le tracé des cartes existantes, de changer l'emplacement des routes et des chemins de manière à les faire arriver chez Coca Cola et McDo.

Tu demandais au moteur de recherche dont le nom commence par la lettre G, des informations sur la personne qui a découvert l'Amérique et le robot textuel te proposait en retour la chanson de Joe Dassin d'un côté et la possibilité de louer un vol, un hôtel et plusieurs véhicules dans le pays des cow-boys.

Ta curiosité menait des recherches sur l'origine du mot « TOMATE » et de la plante elle-même et, pour répondre à ta requête, le moteur de recherche t'offrait un bon de réduction sur des sauces en tout genre et, dans le même temps, la possibilité d'acquérir des outils de jardinage.

Il y a un morceau de musique que j'adore, c'est « Sheep » de Pink Floyd, c'est sur l'album « Animals ». Je donne l'impression de passer du coq à l'âne, ou plutôt au mouton mais pas du tout, vous allez voir.

Le morceau «sheep» donc, disais-je avant d'être interrompu par moi-même, démarre par une ambiance bucolique à la campagne avec un troupeau de moutons dont tu entends les bêlements pendant que le clavier débarque sur la scène auditive en arrivant de loin et avec des notes d'une douceur et d'une légèreté qui me ravissent.

C'est la musique qui me réveille le matin, je vous la conseille, c'est le contraire de la brutalité. Et comme cette intro champêtre dure exactement une minute avant d'enchaîner sur une chanson beaucoup plus rock, elle est vraiment parfaite. Elle te rappelle elle-même qu'il serait peut-être temps de se bouger les miches.

J'ai chez moi, un piano qu'on m'a donné. Un piano électrique, j'habite pas un château non plus. Mais il reproduit à la perfection le vrai beau son de la corde frappée par un manteau, ce qui constitue tout le charme de cet instrument. J'ai toujours pour ambition, même si elle ne se concrétise toujours pas, d'apprendre à en jouer.

Par curiosité, j'ai donc demandé à ChatGPT, s'il y avait quelque part sur internet, une partition de ce morceau « Sheep », surtout la partie du clavier du début et adaptée pour le piano. Il m'a répondu que ça n'existait pas de manière gratuite et téléchargeable mais il m'a proposé différents sites où je pouvais trouver une transcription.

Comme je lui ai expliqué que j'étais tout à fait novice dans la pratique du piano et que ça me semblait un peu compliqué, il a proposé de m'écrire lui-même un programme, étalé sur plusieurs jours, pour me permettre d'apprendre à jouer la partie piano de « Sheep » de Pink Floyd, ce qu'il a fait.

Le cours individuel produit par ChatGPT m'explique quoi faire avec ma main gauche et quoi faire avec la droite. Surtout il établit un plan de progression afin d'arriver à la maîtrise de cette version simplifiée de la chanson.

C'est là que j'ai compris pourquoi Google a l'air complètement has been avec son moteur de recherche à l'ancienne. Vous voyez, c'est là que je retombe sur mon pieds et que je reprends la route principale.

Après ce petit échange de quelques minutes avec cette IA, j'ai la même impression de saut dans le futur que quand on est passé du web 1.0 au web 2.0, quand on est passé d'un ensemble de pages consultables mais statiques à une nouvelle version d'internet dans laquelle chacun·es d'entre nous pouvait intervenir et créer du contenu.

Je ne parle pas ici de la catastrophe écologique que l'IA va entraîner mais uniquement de l'outil ChatGPT. On passe d'un moteur de recherche qui guide ton navigateur vers sa destination finale à une navigation menée par satellite. On n'a plus besoin d'aller de port en port, on surplombe à présent l'ensemble des contenus existants et ChatGPT l'utilise pour t'en faire une synthèse personnalisée.

Au lieu de visiter quelques dizaines de pages, pendant de longues minutes, en espérant trouver ce que je cherche (la partition de « Sheep »), je suis directement informé que cela n'existe pas mais que ça peut se fabriquer très facilement.

Jusqu'ici, l'unité de mesure d'internet était la page.

Avec ChatGPT l'unité de mesure d'internet a changé. On passe maintenant à la « meta-page ». Il ne s'agit plus de parcourir un site de son début à sa fin mais d'en extraire directement l'information que nous cherchions.

Avec ChatGPT, c'est la fin d'internet, internet est mort, voici le « metanet »

Nota benêt : évidemment sur quelqu'un recopie
le contenu produit par une autre personne,
il est évident qu'il faut qu'il y ait rémunération.
Je me demande si on va en parler à un moment.
Parce que sans contenus rémunérés, pas de metanet !

vendredi 5 décembre 2025

Chronique parlée 04 : Les animaux par millions

 Ceci est le quatrième épisode d'un exercice d'écriture de chroniques radio. 
 Ce texte est conçu pour être prononcé à voix haute 
 et interprété derrière un micro.
  
 
 
Sur cette planète, nous avons asservi toute une série d'espèces pour les faire se reproduire et que nous les mangions.

Si au début, on les laissait baguenauder dans les pâturages, on est depuis longtemps passé au flux tendu de viande fraîche.

Nous violons leurs femelles pour qu'elles procréent plus vite et quand elles mettent au monde leurs petits, nous les privons de leur nouveau-né afin de conserver, pour nous seuls, le lait qu'elles produisent pour le nourrir puisqu'il est devenu sans destination.

Nous mangeons également son nouveau-né. Faut pas gâcher.

Même en imaginant qu'un animal soit parfaitement bien traité tout au long de son élevage, il sera toujours né d'un viol. Toute sa vie, le fait qu'il existe, l'objet même de son existence, sera toujours de ne vivre que pour être tué au top de sa forme et finisse découpé en morceau dans notre bouche. C'est important qu'on se délecte de sa chair.

Au plus nous avançons dans notre connaissance du monde, au plus se dévoile que les animaux sont des êtres vivants dotés de sensibilité, d'intelligence voire d'une forme de culture, au plus nous devons mettre en regard de ces savoirs, la manière dont nous traitons les autres espèces que la nôtre.

Ces milliards d'individus animaux n'existent, ne sont mis au monde que pour nous servir d'aliment.

Oui, des parents chimpanzés qui transmettent à leurs enfants la manière de casser des noix à l'aide d'un certain type de caillou, c'est déjà de la culture.

Sais-tu qu'un cochon, à l'état naturel a une intelligence qu'on estime supérieure à celle de ton adorable petit chien ? Dans les tests que les scientifiques ont mené avec tout le sérieux dû à leur titre de scientifiques, les truies dépassent les chimpanzés.

Remarquez que le sort que nous réservons à l'espèce chimpanzé en particulier et aux grands singes en général n'est guère enviable. C'est juste qu'on ne mange pas de côtelette de singe, c'est un fait culturel. Ça n'empêche qu'ils prennent cher.
 
Comme quoi, c'est pas parce qu'on est de la même famille qu'on se respecte mieux. 

dimanche 23 novembre 2025

Chronique parlée 03 : L'ogre de la guerre

[Ceci est le troisième épisode d'un exercice d'écriture de chroniques radio. 
 Ce texte est conçu pour être prononcé à voix haute 
 et interprété derrière un micro]
   

 

Je pense qu'on se trompe collectivement en décriant les propos de ce militaire haut gradé qui annonce qu'il va falloir offrir nos enfants à l'ogre de la guerre.

Il y a des gens pour qui c'est important de servir la patrie, y compris en allant faire la guerre. C'est une question d'honneur pour encore pas mal de familles. Ça ne leur suffit pas d'avoir leur patronyme déjà gravé sur le monument aux morts du village, ils ne comptent pas s'arrêter là sur les chemins de la gloire.

Ça n'est pas du tout mon avis. Toutes les guerres se terminent autour d'une table, autant commencer par là plutôt que de découper en morceau la chair de votre chair.

Mais je peux discuter avec eux et entendre leur opinion.

Il m'arrive bien de papoter avec des personnes pour qui un grand barbu passe son temps à observer chacune de leurs actions en comptant les bons points et les images d'Épinal, alors pourquoi refuser un échange verbal avec des partisans de la marche au pas.

Je suis plutôt du genre athée et je trouve très narcissique de croire qu'un dieu doté d'un tas de pouvoirs extra-ordinaires s'intéresse à ma petite personne mais je peux les écouter exprimer leur point de vue. Il se peut que cela éclaire le mien.

Je me demande si ce militaire a des enfants et s'il est prêt lui aussi à les offrir à manger à l'ogre de la guerre. Est-ce qu'il en a parlé à sa femme ? Lançons le débat : ne faudrait-il pas instituer le célibat pour les militaires de profession ?

Parce qu'on a beau te vendre les images merveilleuses des machines de plus en plus performantes, ça reste des petits bijoux destinés à découper les gens en morceaux. Quand on pense que c'est dieu qui décide de tout ça…