mardi 3 mai 2011

À leur manière [et sans mots dire !]



Résumé :
Quelqu'un en paix avec la vie est en train de mourir. Il constate la peur et l'angoisse de ses proches. A citer (avec l'air profond) : «Nous agitons avant de reposer».


Quelqu’un meurt quelque part. Mais ne sait pas qu’il meurt.
Sait-on jamais qu'on va mourir ? Comment sait-on si l'on est mort ?
Que se passe-t-il dans la conscience.

Je ne parle pas d'après, nous laisserons planer le doute*, leur chance aux théories. A l'instant où l'on comprend qu'on meurt, que c'était ça qui avait changé dans l'ambiance générale, toutes ces fleurs, ces chocolats, ces douceurs (il y a donc moyen de rendre leur humanité aux humains !), tous ces sourires étrangement marqués, ces larmes aux yeux masquées sous des baillements approximatifs* et soudains.

Une légère différence dans le milieu.

Des infirmières qui ont un peu plus de temps,
des médecins qui sortent pour se parler à voix basses,
cette perfusion dont les perles de plastique brillent si joliement dans la lumière* adoucie du soir.

C'était donc ça !

Leurs mains se touchent discrètement. On a toujours besoin de se toucher dans ces moments-là. Nous sommes du peuple du contact, du tactile, du sensoriel*. Nous sentons avant de savoir.


[Leur peur de la mort]


Mais que croient-ils donc ? S'imaginent-ils qu'en veillisant, j'ai perdu tout sens de l'existence ? Egaré l'ensemble de mon savoir ? Je suis parfaitement conscient* de ce qui vient. Même sans leur comédie pour se rassurer, je sais. J'ai été prévenu il y a longtemps : tout cela est temporaire et s'arrêtera un jour ! Et à mon âge, voyez-vous, messieurs-dames, quand cela arrive, ça n'est vraiment plus de l'ordre de la surprise. On s'y attend de plus en plus.

Ils pensent me berner en masquant le vocabulaire. Les mots de vérité sont tenus à l'écart. Ils tiennent avant tout à ce que cela soit tu. Que ne vienne pas ici se frotter l'épiderme* du langage.

Je les ai tous connus bébé. Dans leur état larvaire mais polycellulaire*. Pour certains, je les ai bercés, marchant à pas lents à travers la chambre, leur parlant d'une voix fébrile et lointaine. Pour les plus distants d'entre eux, je les ai découverts lorsqu'ils étaient enfants et n'ai fait que les cotoyer à plus ou moins grande distance. Quoiqu'il en soit, je les précède dans l'existence. Comment peuvent-ils oublier ? J'ai su bien avant eux comprendre les mystères qu'ils affrontent aujourd'hui. Ces mystères…

Je me souviens d'un jour de soleil et de froid piquant*. Les allées de graviers, les ifs et les thuyas, le troupeau familial en émotion restreinte, je veux dire resserrée. Un oiseau sur une tombe proche, me fixait de son œil gauche et semblait partager mon chagrin. J'énumère mes participations aux autres enterrements, le souvenir de mes promenades dominicales et hospitalières au chevet d'une amie, … Je ne m'apitoie pas, je sais.


[Leur propre peur de la mort]


C'est «dire» qu'ils ne veulent pas. Mettre des mots sur l'inimaginable. Humains, nous ne pouvons nous figurer ni le fini, ni l'infini. Nous sommes du peuple du bouger, du mouvement perpétuel. Nous agitons avant de reposer.

Je sais qu'ils savent. Je l'ai senti depuis longtemps. J'oberve leur ballet pour ne pas me le dire, pour masquer de stratagème, l'indicible qui s'avance. Je vois leurs mains qui se touchent, leurs fleurs, leurs chocolats, leurs gentilles attentions. Je vois leur amour dans leurs gestes, j'en comprends le pourquoi. Et Je les laisse faire à leur manière*. A eux d'être présents, à eux de m'épargner d'en parler. C'est tout simplement la manière qu'ils auront maintenant de vivre. C'est tout simplement la manière qu'ils se choisissent. Car ils commencent ainsi leur nouvelle vie…

[Comment sait-on si l'on est mort ?]

Image de BrownBeattle*


Note : cet article est du réchauffé de septembre 2006* 

9 commentaires:

  1. Beau texte ! Il est de qui ? (smiley)

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  2. Auj je retiens les mots de Patrick Roy. Juste à propos. "Face à la mort redoutée, il y a la vie espérée".

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  3. Cachez cette mort que je ne saurai voir...

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  4. Ca doit être dur de laisser neuf veuves (quand bien même tu retrouverais 99 vierges).

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  5. A tous, merci pour les commentaires. Le texte n'a rien à voir mais c'était l'anniversaire de la mort de mon père aujourd'hui. Voilà.
    :-)

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  6. En effet, c'est émouvant. Mourir est la seule aventure humaine qui mérite attention, au fond. Pourquoi cela fait-il si peur à tant de gens ? À cause de tout ce que l'on laissera derrière, attendrissement sur soi-même, ou bien du néant à venir qui ne laisse jamais nos imaginations en panne ?

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  7. Le Coucou : je ne sais pas ce qui fait peur, peut-être l'ignorance elle-même en est-elle la cause…
    :-))

    [Ou alors c'est le goût de l'inachevé… :-)].

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  8. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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