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jeudi 10 mai 2012

Il pleut [Oui, j'ai vu]




Est ce qu'on peut vivre sans aimer ? Je veux dire, est-il humainement* possible de passer soixante années de sa vie sans la moindre tendresse envers personne ? Peut-être des collègues de bureau avec qui papoter, des amis de soirée avec qui échanger, des relations avec qui rapporter sexuellement mais personne à qui vraiment se fier. Personne à qui remettre sa confiance.

Quelqu'un avec qui partager un café, une clope, un repas. Le petit peu de truc en commun comme le bourgeon* de toute une communauté potentielle, un univers de possibles. Un morceau de couette, un bout de canapé, quelques centimètres de peau. Une oreille usuelle pour entendre des choses aussi banales qu'un commentaire météorologique :
- Il pleut encore aujourd'hui, dit-il.
- Oui, j'ai vu, répond-elle.

On peut très bien vivre sans avoir tout essayé et continuer de s'en passer. Le goût du vin espagnol sous le soleil d'Andalousie, le chant des oiseaux d'un petit matin depuis le tatami d'un ryokan aux abords de Kyoto. L'odeur des bébés, le poids* d'un volant, la vitesse d'une chute, le plaisir du sport, la durée des siestes, la mort d'un ami.

On peut très bien vivre sans jamais prendre l'avion par exemple. Des milliards d'habitants de cette planète ne monteront jamais à bord d'un Airbus*. Ils ne viendront pas se caler le derche pendant des heures entre un accoudoir en béton et une dame aux cuisses excessivement moëlleuses ; quand ils aimeraient le contraire. J'ai moi-même longtemps vécu sans avoir à utiliser les transports aériens.

Je pense que mes parents y auraient concédé si les Compagnies avaient accepté de disposer la caravane en soute. Et si elles avaient autorisé mon père à vérifier personnellement l'opération depuis le chargement à bord jusqu'au sanglage complet du véhicule*. Du coup, nous nous tapions des journées de dix onze heures de route entre ici et nulle part. Pourvu que ce soit ailleurs avec du soleil et un lac. De fait, dès que tu habites le Nord de la France, tout est loin. Sauf la Belgique mais là, tu peux même s'y rendre à vélo.

Je n'ai découvert la Terre vue du ciel qu'après l'âge de trente ans. Je reconnais que c'est dommage pour ceux qui ratent ça. A chaque fois que j'en ai l'occasion, je m'écrase le nez au hublot* et je redécouvre le monde comme un Légo®. Les maisons, les immeubles, les villes entières ne sont plus que des formes. De vagues courbes à travers les distances les relient, les contournent. Des lumières ici et là révèlent, vraisemblablement, une présence humaine avant de se dissoudre par ailleurs.

Il est certain que j'aurais pu, ma vie durant, continuer à rester au ras des pâquerettes, à vivre les événements au ras des rez de chaussée. Je n'aurais pas alors mesuré* la misérable absence d'importance que prennent nos problèmes, au-delà d'une certaine altitude. Nos vies comme des poussières infimes, des détails sur une étendue de puzzle aux pièces de plus en plus minuscules. Est-ce qu'on peut vivre sans aimer ?

Sculpture de Elvind Wittemann. A visiter*

dimanche 8 avril 2012

Prendre soin [Tu manges assez ?]




Ce besoin qu'ont certaines personnes de prendre soin de toi. De savoir si tu manges correctement, si ton poids n'est pas exagérément dans la maigreur. Ils t'interrogent, s'il arrive que tu les croises ici ou là, sur la manière dont tu organises ton existence*. Ils traquent la toute petite faille dans laquelle ils pourront glisser leur argument.

Alors que tu expliques combien tes journées sont longues dans cette volonté qui est la tienne de les consacrer pleinement aux études*. Alors que tu insistes sur ton acharnement à tenir bon, malgré la fatigue accumulée qui te pèse comme un linge humide et froid à ta chair. Ils attirent ton regard avec leurs yeux et te disent : «Il faut penser à sortir un peu. Tu sais que rester enfermé trop longtemps, ce n'est pas bon».

Ils ont toujours sous la main, eux qui oublient tout le reste, le souvenir d'un oncle qui avait eu ce type de comportement*, il y a des années. Comment s'appelait-il déjà ? Celui dont ils ont égaré le prénom est, la plupart du temps décédé, parfois après une terrible agonie, durant laquelle il avait horriblement maigri.

L'exemple basé sur leur longue expérience de la vie. Le personnage à tout moment, à portée de mémoire, qui servira de passeur à leur propre message*. Ce besoin qu'ont certaines personnes de leurrer leur angoisse en prenant soin des autres. Leur anxiété tenue en respect par cette préoccupation d'autrui.

Il faut qu'autour d'eux, tout soit en ordre. Que le facteur passe à l'heure, que le cachet soit avalé, que les amoureux s'aiment et se choisissent, que le chien aboie et que la caravane* passe. Ils ne peuvent être heureux qu'au prix de ce léger surcroît d'inquiétude. Ce n'est pas rose tous les jours, si tu les côtoies.

Il faut accepter de répondre à côté, de maquiller très légèrement la réalité. Il faut admettre qu'avoir raison, n'est pas nécessairement d'une telle importance. Sauf à aimer couper les cheveux* en quatre à des mouches sodomites, tu relativises. Tu comprends que là se cache leur nécessaire de survie. Que ce léger excédent d'attention à l'autre n'est que la preuve que de leur absolue nécessité d'avoir des relations…


Source illustration*